















EDITO
Saint-Mélany, Ardèche, France
« En 2026, nous relayons le cri lancé par notre complice Vinciane Despret : « Ne nous habituons pas à ce que le monde est en train de devenir, il n’est pas normal, il ne doit pas le devenir. (…) Ne nous habituons pas, ne fusse que pour garder activement présent le sentiment qu’il pourrait en être autrement. » Chacun·e à leur manière, les artistes invité·es cette année, comme depuis un quart de siècle (!), apportent autant de pierres à l’édification d’un monde désirable. Sur le sentier des lauzes, on ne lâche rien ! »
DIMANCHE 17 MAI • 15H • ST-MÉLANY
HÉLÈNE DELÉPINE
RENCONTRE RÉSIDENCE LABO – ARTS PLASTIQUES
Le travail d’Hélène Delépine s’apparente à un jeu de construction nourri par la marche, l’observation et le déplacement. Elle s’intéresse aux formes du paysage et aux manières dont on les perçoit, en changeant de point de vue ou d’échelle. En associant architecture et objet, passé et futur, elle invite à porter un regard nouveau sur le réel et à en révéler la part d’imaginaire. En résidence LABO à l’Atelier-refuge, elle mène une recherche de dessin et de sculpture à partir du patrimoine bâti de la vallée de la Drobie (ponts, terrasses, béalières…) qu’elle entend transformer en sculptures en céramiques, faisant du paysage un lieu d’exploration et de création.
Ce qui reste
« En arrivant à l’atelier-refuge et découvrant cet environnement, j’ai souhaité profiter des conditions (isolement, accès, durée de la résidence) pour réaliser une recherche et une production en adéquation avec le rythme, la temporalité et la topographie du lieu. A partir de repérages menés dans le périmètre restreint de l’atelier, en arpentant les espaces environnant à pieds, j’ai développé une recherche de sculptures puis de dessins à partir de randonnées m’ayant permis de découvrir, d’observer et de relever différents éléments du patrimoine bâti local.
Les deux premières semaines ont été dédiées aux randonnées de repérage et à la réalisation des sculptures. La dernière semaine a été consacrée à la cuisson des sculptures à Saint-André-Lachamp chez la céramiste Charline Meyer, à la réalisation des dessins à partir des photos prises pendant les randonnées et à des temps de rencontres avec les habitants et bénévoles de l’association.
En parcourant les lieux, quelques constructions caractéristiques ont formé une matière première à partir de laquelle créer un ensemble de six sculptures et un autre de quarante dessins à l’encre, en lien avec ce paysage et son histoire.
J’ai été marquée et impressionnée par le patrimoine bâti omniprésent dans ces montagnes, ces vestiges témoins d’années de travail pour rendre habitable l’environnement quotidien. Dans ce paysage qui peut sembler à première vue naturel et dépourvu d’infrastructures se cache un nombre important de petites et moyennes constructions qui structurent l’environnement et l’ont rendu habitable au fil des siècles.
Les ponts et les terrasses sont remarquables. Certains éléments peuvent apparaître de façon plus ténue tels que les calades, les murets, les escaliers, les portes, les canaux, les dalles, les tunnels de captage d’eau, les arches en demi-lune des fours à pain, etc.
Je me suis intéressée à ce «petit patrimoine» et j’en ai extrais des formes qui de l’une à l’autre reprennent des proportions similaires et un type de forme, celle de l’arche, récurrente et utilisée comme un archétype : la forme qui soutient, qui relie et qui ouvre.
J’ai réalisé six sculptures en céramique avec la technique du modelage à la plaque. Elles sont issues de dessins inspirés de points de vue sur ces éléments observés qui ont suscité curiosité et admiration chez moi.
A partir d’un ensemble d’éléments du bâti, dans leur essence fonctionnels, j’ai cherché à révéler leur potentiel sculptural et leur beauté intrinsèque. Certains d’entre eux sont toujours d’usage tandis que d’autres sont devenus des vestiges, parfois à l’état de ruines.
Les dessins révèlent différentes constructions observées de l’agencement des pierres dans le paysage. Selon la façon dont elles sont empilées ou juxtaposées, elles façonnent des aménagements qui organisent la circulation des habitants et de l’eau dans ces montagnes. On peut trouver des calades (assemblages de pierres sur chant), des murets construits sur les filons de roches, des dalles qui surplombent les cours d’eau, des pierres qui retiennent l’eau pour former des bassins, etc. Ces observations ont donné lieu à une trentaine de dessins qui reflètent l’aspect à la fois structuré et organique de ce paysage minéral.
D’autres dessins sont issus de l’observation des différents hameaux de la commune de Saint-Mélany, dont les maisons regroupées en hauteur et sur les promontoires rocheux forment au loin des agglomérats de parallélépipèdes et de pyramides.
Quelques dessins illustrent des points de vue plus rapprochés qui soulignent la topographie du territoire ainsi que des détails architecturaux caractéristiques.
Le travail de sculpture, de dessin et d’abstraction des formes créé un autre espace-temps propice à nous interroger sur ce que nous voyons, sur l’origine des formes que nous observons.
Depuis quelques temps, j’ai réfléchi à un intitulé générique pour nommer mes sculptures, au fil des projets, les unes après les autres, dans une continuité, nées d’une intention commune : faire trace et synthèse de ce qui reste.
Ce qui reste en tant que tel : un vestige, une ruine, un simple fragment.
Ce qui reste en nous : une impression, un souvenir, une représentation.
Ce qui reste, au fil du temps, et qui se propose comme endroit de réflexion, d’introspection, d’émotion, de doute, de passage et de questionnement.
Ce qui reste après ces trois semaines d’immersion, de découvertes et de rencontres avec un paysage et ses habitants, est le fruit d’une expérience, un nouvel ensemble de créations imprégné de ce moment.
Il s’inscrit dans la continuité d’une recherche artistique qui cherche à éprouver le lien entre ce qui s’édifie et ce qui se délite, entre ce qui appartient au présent et au passé, entre l’usage et le récit, entre ce qui est et nos projections.
Ces formes modelées et dessinées établissent un système qui cherche à dépayser le réel et créer une forme de synthèse. »
Hélène Delépine
23 mai 2026, de retour à Nantes
