Urbanités

 

Baliser les routes de l’imaginaire

par Jean-Paul Blanchet

« La poterie est un marqueur culturel. Le sigillé, le rubané et plus tard, les céramiques étrusques, grecques ou romaines sont de précieux indicateurs des échanges entre populations éloignées, permettant de tracer des routes de commerce à partir (ou le long) desquelles se construisent les civilisations. Car celles-ci ne se développent pas dans un champ clos, mais dans les rapports coopératifs ou conflictuels entre groupes, perçus à travers le jeu combiné de différences exhibées et de similarités implicites. Ce dernier point étant essentiel, puisqu’il ne peut y avoir de dialogue sans besoins partagés qui appellent la médiation de rudiments de langue commune. La poterie, que ce soit par sa dimension utilitaire ou sa valeur ostentatoire, est l’un de ces médias qui fournit une monnaie d’échange. Au commencement était la céramique.

Le travail d’Hélène Delépine s’appuie sur le rappel de ces dimensions sous-jacentes et la prise en compte des réflexions du Bauhaus rappelant que l’art est geste social et acte de communication. C’est-à-dire une mise en relation et donc une circulation.

Hélène Delépine modèle l’argile dans le respect de sa couleur et de sa texture, partant d’objets de signalisation : plots, rails, balises… fabriqués en plastique moulé, qui ont un rapport avec la route. Elle conçoit des volumes qui n’effacent que partiellement leurs références iconiques, mais leur donnent une noblesse extra utilitaire.

Souvenons-nous des bornes romaines qui inscrivaient les routes dans un territoire, en même temps qu’elles indiquaient les voies à suivre. À la fois indice d’une circulation et rappel symbolique des limites, ce sont des jalons en pointillés de chemins souvent provisoires. Ambivalentes, comme le sont toutes les frontières qui suggèrent l’existence d’une alternative : un en deçà et un au-delà. Matérialisant, au niveau du sens, le besoin de repères. On peut ajouter que ces signes (cônes ou cylindres) sont plastiquement des formes simples, universelles et de ce fait essentielles.

Dans la série des balises (…), Hélène Delépine accentue cette indétermination première et celle née du déplacement sémantique de l’objet par une hybridation de la forme, au moyen de poignées ou d’anses qui paraissent les renvoyer vers l’utilitaire domestique, le domaine des poteries brunes dont elles partagent le matériau et la couleur.

A l’opposé, elle décline les mêmes objets en recourant à la technique de l’émail, les basculant ainsi explicitement dans le champ de la sculpture, sa dimension ostentatoire (ici, plus modestement celle du multiple). Ainsi de ces volumes qui partant de cônes pragmatiquement emboités (c’est ainsi qu’on les stocke) évoquent les pagodes avec leur surface argentée, lesquelles, on le sait, sont dans l’espace, des repères.

Hélène Delépine s’applique ainsi à rappeler, pour brouiller les références, que les objets qu’elle exhibe fonctionnent ordinairement dans l’univers social comme des signaux, en plus de leur fonction utilitaire. Posant ses sculptures dans une posture d’indétermination quant à la réalité de ce qu’elles évoquent, objets en soi ou maquettes (le cylindre affublé de poignées pouvant glisser vers la tour de cracking ou le cône/balise à cause de sa couleur de latérite, ou paraître la maquette d’une pyramide méroïtique), afin de les maintenir sur cette frontière quasi virtuelle où l’on pose habituellement les balises.

Son travail procède par déplacements, translations. Ses objets, comme autant de métaphores de son geste, donnent à voir, traçant dans un raccourci conceptuel le cheminement de sa démarche : depuis sa perception originelle jusqu’à son dépassement créatif.

C’est un procédé de détournement qui est appliqué dans le traitement (ou plutôt le non traitement) d’une plaque émaillée sur laquelle s’inscrit habituellement le nom d’une rue. (…) Plaque balise, mise ici en abîme. Sa surface joue le rôle d’un miroir et renvoie à celui qui la contemple, la confirmation qu’il est bien là, en face d’elle, dans le lieu qu’elle indique. Dans le même temps, elle guide le regardeur comme le ferait le nom sur la plaque, vers des temps et des noms de l’histoire de l’art : Duchamp pour la pratique du ready-made ou Klein par la couleur de l’émail.

Autre travail sur les signes de la mobilité, ces raies tracées à la chaux sur le sol évoquant un passage protégé (espace transitaire, tacite et poreux), aussi fragiles et éphémères (et ici illusoire) qu’un rayon de soleil dont elles dessinent sur le sol un faisceau. Métaphore hybride de la circulation ou de l’échange par sa combinaison avec des diagrammes qui rayonnent à partir d’un centre.

Partant de l’objet transitaire, Hélène Delépine introduit aussi dans le champ de la sculpture ses « palettes ». Des structures pauvres, non objets, liées au stockage et au déplacement, potentiellement des plots. Elle les recouvre d’une laque blanche qui en homogénéise et lisse les surfaces, opérant un glissement similaire à celui opéré avec les balises. Elle bricole leurs brisures, comme on répare une porcelaine cassée, à l’aide de pâte à modeler, opération qui fait écho à l’autre terme de son travail, assurant ainsi doublement leur arrimage.

Dans ses photographies de l’espace citadin (…), ce sont les hybridations involontaires produites par la dynamique urbaine qui l’intéressent. Collages fortuits d’architectures qui inscrivent et confrontent en des panoramas intrigants, leur modernité et leur tradition, leurs différences de formes, de couleurs et d’échelles, comme autant de petits pans de mur jaune. On peut alors terminer ce parcours sur une vidéo, animation graphique, qui se conclut après le déploiement des volumes virtuels, très « bauhaussiens », sur la grille moderniste.

Le travail d’Hélène Delépine se présente comme une réflexion discrète, cohérente et fine, sur ce qui fait l’art, où s’origine le regard et la pensée concomitante dans ce qui se voit et ce qui s’imagine, qui distingue d’où viennent les formes qui le construisent et qui nous interpellent. Il lui ouvre d’entrée de jeu et nous ouvre de belles perspectives. »

 

Jean-Paul Blanchet, critique d’art, spécialiste d’art contemporain, commissaire d’expositions,   président de l’Abbaye Saint-André-Centre d’art contemporain de Meymac, 2014

Baliser les routes de l’imaginaire par Jean-Paul Blanchet, catalogue Première 2013 (19e édition), édité à 1200 exemplaires, Abbaye Saint André – centre d’art contemporain, BBB centre d’art, février 2014